se souvenir de moi

International

Crise politique et Brexit pèsent sur l’avenir des Irlande

Le 14 mars 2017 par Erwann Lucas-Salouhi

Entre accusation de corruption et redistribution des cartes politiques de part et d’autres de la frontière, le Brexit vient chambouler un peu plus l’avenir d’une île qui, 8 ans après la crise, souffre toujours des conséquences et peine à se remettre partout sur pied. Le risque de voir réapparaître une frontière, aujourd’hui bien virtuelle, entre le Nord et le Sud pose la question d’une possible réunification des deux Irlande

Près de neuf ans après le début de la crise économique, qui a fortement perturbé le « Tigre Celtique », la république d’Irlande espérait enfin se remettre, au prix d’une cure d’austérité qui fait encore des dégâts dans certaines régions du pays, sur la voie de la croissance. Mais le risque d’un retour de la frontière entre le nord et le sud de l’île inquiète l’ensemble du territoire, tant les liens économiques sont désormais forts entre les deux régions.

Dans un contexte européen déjà difficile, les deux Irlande se sont retrouvées prises dans la tourmente politique avec, de part et d’autre, des Premiers ministres remis en cause, notamment sur le plan judiciaire. En Irlande du Nord tout particulièrement, la Première ministre sortante Arlene Foster est ainsi mise en cause dans un scandale concernant un schéma de production d’énergie renouvelable, grâce auquel de possibles abus de biens sociaux auraient pu être réalisés.

Mais le nord de l’île n’est pas la seule empêtrée dans les scandales politiques. Dans la République d’Irlande, le Taoiseach, ou Premier ministre, Enda Kenny est pris depuis plus d’un mois dans un scandale de corruption au sein de la police irlandaise, pour lequel sa démission est attendue. Cette dernière pourrait d’ailleurs intervenir avant la fin du mois de mars, de retour d’une visite d’Etat aux Etats-Unis cette semaine, avec en point d’orgue la Saint-Patrick à la Maison Blanche, vendredi soir.

Déjà fragilisé par les élections de février 2016, qui ont fait perdre à son parti, le Fine Gael, la majorité absolue, M. Kenny est obligé de composer une majorité avec le frère ennemi du Fianna Fail qui ne lui accorde que peu de marge de manoeuvre. Le Taoiseach a ainsi été obligé de revenir sur une partie de la politique menée entre 2011 et 2016, augmentant les dépenses publiques de 6,5 milliards d’euros et réintroduisant la gratuité de l’eau en échange du soutien de Fianna Fail.

Dans une situation politique interne complexe, difficile de savoir si l’Irlande est en situation idéale pour entamer les négociations sur le Brexit et éviter à tout prix que celui-ci se traduise par une rupture claire et nette entre le Royaume-Uni et le reste de l’Europe. Si, sur certains aspects, une telle possibilité pourrait avoir quelques intérêts économiques, notamment avec le déménagement d’entreprises de Londres à Dublin, le danger d’une re-partition de l’île représente un risque non négligeable.

Dans un contexte marqué par les élections françaises puis allemandes, et le fait que les deux principaux pays européens n’ont pas forcément intérêt à favoriser un Brexit soft, il pourrait être difficile pour l’Irlande de faire entendre sa voix, tant la volonté de n’accorder aucune prime au Royaume-Uni est forte. Mais dans la mesure où le Royaume reste le premier partenaire commercial pour l’Irlande, un hard Brexit représenterait une catastrophe économique.

Côté nord de l’île la situation politique n’est guère plus simple, plus encore depuis les élections du 2 mars dernier qui, si elles ont donné la victoire symbolique au Democratic Unionist Party (DUP), ce dernier ne dispose plus que d’un siège d’avance face au Sinn Féin, nationaliste. Tout compris, les deux blocs, unionistes et nationalistes, sont à parfaite égalité avec 39 sièges de chaque côté sur 90. Entre les deux, l’Alliance Party of Northern Ireland (APNI), non religieux, unioniste mais pro-européen, se retrouve en situation d’arbitrage.

Un résultat qui rapproche un peu plus la possibilité d’un référendum sur la réunification de l’île. Car le Royaume-Uni serait obligé de le déclencher dès lors que les nationalistes deviendraient majoritaires, c’est ce que prévoit tout du moins les accords de paix de 1998. Une majorité électorale signifierait-il pourtant une volonté de réunification de la part de la population nord-irlandaise? Rien n’est moins sûr.

 

 

La tentation d’un référendum sur la réunification

 

Car avec le Brexit, c’est un sentiment nouveau qui semble émerger chez une partie de la population: celui d’une identité propre au nord de l’île. Pour une part, sans doute de plus en plus importante, des électeurs, la question n’est plus de se définir en tant que Britannique ou Irlandais mais bien en tant que Nord-Irlandais, une identité à part entière et différenciée qu’il convient de prendre en compte. Une nouvelle donne qui a pris corps dans les mois qui ont suivi le référendum de juin dernier et qui explique, pour partie, les résultats électoraux de février.

Car, sur un territoire qui s’est prononcé à près de 60% en faveur du maintien du Royaume-Uni au sein de l’UE, les principales formations unionistes nord-irlandaises s’étaient positionnées en faveur du Brexit, un choix qui n’a donc pas été celui fait par la majorité des électeurs et en premier lieu une part non négligeable des électeurs protestants. Dès lors, envisager que le Sinn Féin a été récompensé pour sa position pro-Remain lors du dernier scrutin semble parfaitement envisageable.

Se pose dès lors une question: les Nord-Irlandais votent-ils toujours en fonction de leur appartenance putative à une communauté, selon la division héritée de décennies de guerre civile et encore visible dans la conduite de la politique locale jusqu’il y a moins d’un an? Ou le Brexit a-t-il favorisé une redistribution du sentiment d’appartenance en rapprochant les communautés catholique et protestante autour de leur appartenance commune à l’Irlande du Nord, et par extension la crainte de leur avenir commun?

Une telle éventualité viendrait nécessairement chambouler l’approche électorale quant à un possible référendum sur la question de la réunification. Certes, le Sinn Féin et ses alliés nationalistes ne disposent pas encore de la majorité absolue au palais de Stormont, avec 39 sièges sur 90. Mais pour la première fois, il se retrouve à égalité avec les forces unionistes.

Et la situation pourrait encore évoluer au cours des prochaines années. Car comme au Pays de Galles, les agriculteurs nord-irlandais dépendent énormément des subsides européens. Dans certains cas, l’argent de l’UE représente jusque 87% des revenus de certains paysans et si le DUP assure que Londres prendra le relais, rien n’est assuré sur la durée.

Reste que, dans les faits, les deux Irlande avaient réussi à trouver un mode de fonctionnement qui semblait convenir à la majorité des parties, en assurant l’appartenance de l’Irlande du Nord au sein du Royaume-Uni tout en faisant disparaître de fait la frontière entre le nord et le sud de l’île, donnant un vrai sens au principe de libre-circulation et en rendant les possibilités d’échange entre les deux parties aussi simple qu’en cas de réunification, ou presque.

Dans les faits, le Brexit, lorsqu’il deviendra effectif, a priori en 2019, remettra en cause cet équilibre, en réinstituant de fait une frontière physique. Mais si la volonté d’appartenance au Royaume en sera peut-être remise en cause, cela signifiera-t-il que l’alternative, à savoir la réunification, prendra corps? Rien n’est moins sûr. Avec une population qui s’estimait, en 2011, 25%% irlandaise, 38% britannique et 20% nord-irlandaise, l’éventualité d’une île à deux Etats, à l’instar de l’île voisine, pourrait prendre corps.

Un premier élément de réponse pourrait cependant venir plus rapidement que prévu. Dans la foulée de l’annonce d’un référendum écossais sur l’indépendance, la chef du Sinn Féin, Michelle O’Neill, a à son tour appelé à la tenue d’un référendum, sur la réunification irlandaise cette fois. « Le Brexit sera un désastre pour le peuple et l’économie irlandaise, cela augmente la nécessité de la tenue d’un référendum sur l’unité irlandaise », a-t-elle déclaré lors d’une conférence de presse mardi 14 mars.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

16 + un =