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Culture

A Saint-Brieuc, Jeff Mills, un DJ hors norme, vidéaste et plasticien

Le 1 octobre 2013 par Françoise Thomas
(crédit: Shauna Regan)

La scène nationale de la Passerelle, à Saint-Brieuc propose en première mondiale la nouvelle création du DJ américain Jeff Mills, avec l’Orchestre symphonique de Bretagne.

Une création associant un DJ et un orchestre symphonique, ce n’est pas courant. Mais un DJ plasticien qui crée aussi des installations, ça l’est encore moins!

C’est pourtant ce que va réaliser, pour la partie concert, l’Américain Jeff Mills, avec l’Orchestre Symphonique de Bretagne, le 18 octobre à La Passerelle, scène nationale de Saint-Brieuc. Quant à l’exposition, une création également, elle est à découvrir du 5 octobre au 8 novembre.

Originaire de Detroit (Michigan), la capitale historique de la techno, Jeff Mills, malgré son passé artistique prestigieux, est un homme discret, à la parole mesurée, chez qui seule une petite mêche blanche au-dessus du visage, associée à une silhouette d’étudiant, trahit la jeune cinquantaine.

Ce pionnier de la musique techno rencontre le succès dès les années 1990 avec une marque de fabrique qui l’amène à mêler du funk et de la soul aux musiques électroniques. Mais il éprouve bientôt la nécessité de s’affranchir de frontières devenues trop contraignantes pour lui.

A partir des années 2000, il opère un virage, rompant avec son statut de DJ à succès -« uniquement avec platines et sans ordinateur », précise-t-il- pour arpenter de nouveaux territoires, dont tout particulièrement la science-fiction, avec l’introduction progressive dans son oeuvre de la vidéo. Cet architecte de formation s’approprie alors un tout nouvel outil pour l’époque, le DVJ-X1, platine CD et DVD permettant au DJ de manier à la fois le son et l’image, et faisant du DJ un VJ.

« C’est quelqu’un qui cherche, qui est d’abord un créateur; ça l’intéresse davantage que de reproduire des oeuvres », explique Nathalie Vallois, qui tient une galerie à Paris qui représente Mills.

En 2005, il compose une nouvelle bande son (2005) pour « Les Trois Ages » (Three Ages) de Buster Keaton, suivie d’une tournée mondiale durant laquelle il présente ses nouvelles orientations artistiques, associant musique et image.

« L’obscurité de l’espace est l’endroit où la lumière du soleil se termine »

Toujours dans cette quête de l’utopie, du futur, ou encore de cette science-fiction dépassée par la réalité, Jeff Mills – il est fasciné par « 2001: l’odyssée de l’espace » de Stanley Kubrick- rencontre en 2O12 l’astronaute japonais Mamoru Mohri qui, vingt ans plus tôt, a effectué deux vols dans la navette Endeavour. C’est de cette rencontre à Tokyo qu’est née la création qui sera présentée pour la première fois au public à Saint-Brieuc le 18 octobre, « Where Light Ends » (« Où se finit la lumière »).

La bande son, explique Jeff Mills, se réfère aux différentes étapes d’un vol spatial, à partir du récit de Mamoru Mohri: avant le lancement, le décollage, l’observation de l’environnement une fois dans l’espace, les diverses expériences durant le vol et le retour sur terre.

« L’obscurité de l’espace est l’endroit où la lumière du soleil se termine », a expliqué l’astronaute à l’artiste américain. « C’est ce commentaire  -où se finit la lumière- qui a inspiré le titre de cette création », dit Jeff Mills.

« Je suis un DJ et un musicien. Mais ça devient tout à fait autre chose dans le rapport au public de faire danser 25.000 personnes, que d’en faire danser 500 ou 1.000. Là, à 25.000, il y a quelque chose qui se passe avec le public. Moi, j’essaie d’emmener les gens au-delà du simple fait de les faire danser », dit-il.

Pour cette création, tout s’est mis en place très rapidement, quelques semaines avant les vacances d’été. Alex Broutard, le directeur de la Passerelle, avoue avoir eu un coup de coeur pour le travail de Mills lorsqu’il l’a découvert pour la première fois, à travers le DVD du concert donné en 2005, pour le 20è anniversaire du classement du Pont du Gard au Patrimoine mondial de l’UNESCO, aux côtés de l’Orchestre philharmonique de Montpellier.

« J’ai voulu le programmer à la Passerelle. Il nous a parlé de son souhait de monter une création à partir de ses entretiens avec l’astronaute japonais, mais une création avec un orchestre symphonique », explique Alex Broutard. « J’ai tout de suite pensé à l’Orchestre symphonique de Bretagne qui se renouvelle énormément ces derniers temps. J’ai pris contact avec son administrateur général, Marc Feldman, Américain lui aussi, qui m’a tout de suite répondu oui. C’était parti. » Et de poursuivre: « Jusqu’à ce que naisse l’idée de cette expo autour du concert… »

James Brown devant une image météorologique d’ouragan

En ce début de semaine, l’expo -ou « l’installation », c’est selon-, est en train de prendre forme dans le forum de la Passerelle, un vaste espace en fosse où se donnent souvent des concerts que le public peut regarder depuis les balustrades qui le dominent et l’entourent.

Trois modules, un peu comme trois petites pièces, ont été délimités par des cloisons. Dans chacune de ces trois pièces, des vidéos avec des thématiques spécifiques, dont Joséphine Baker et Buster Keaton. « Chacun (de ces modules) contient une question, un cycle, un regard porté sur le monde », commente Jeff Mills.

L’idée est de concrétiser une force centrifuge -« Centrifugal force », le nom que lui a donné Mills- en utilisant l’écriture vidéo ainsi qu’un jeu de miroirs circulaires placé au centre du forum dans lequel le spectateur est invité à évoluer après être descendu dans la fosse en empruntant l’escalier sous une immense photo suspendue de James Brown devant une image météorologique d’ouragan. Toujours la notion de circularité, de cycle, de spirale.

« Je veux juste dire que, dans mon travail, on essaie de tout connecter, d’établir des liens entre différents types d’action », dit encore Jeff Mills.

Quant à Mamoru Mohri, l’inspirateur de « Where Light Ends », il a cette réflexion depuis Endeavour: « Je veux retrouver la terre -où chaque forme de vie contribue à former cet ensemble. Quand je serai de retour sur terre, je me souviendrai que je suis aussi une partie de cette société humaine cernée par toutes les formes de vie qui subsistent depuis 4 milliards d’années. Ça, c’est moi, et je suis aussi une partie de la future vie sur terre ».

« Where Light Ends », création musicale de Jeff Mills, orchestration Sylvain Griotto, interprétée par l’Orchestre Symphonique de Bretagne et Jeff Mills, sous la direction de Darrell Ang, vendredi 18 octobre à Saint-Brieuc, samedi 19 et lundi 20 à Rennes
« Centrifugal forces », installation de Jeff Mills, du 5 octobre au 8 novembre, à Saint-Brieuc

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